Les instants

J’ai vingt-deux ans. Quand je regarde en arrière, je me vois en mille teintes. Les couleurs, comme les instants, sont infinis. Je pourrais en regretter certains, je rêve d’en revivre d’autres. J’en ai oublié beaucoup, sûrement. Je me souviendrais de beaucoup, promis.
J’ai grandi, peut-être. Je suis tombée amoureuse. J’ai dansé, chanté, crié sous la pluie. J’ai détesté le monde entier, moi, mon corps, mes peurs, les autres. J’ai claqué la porte de la maison. J’ai rencontré des âmes merveilleuses. J’ai embrassé des peaux, des sourires, des frissons. J’ai été tempête. Je suis tombée dans mon propre vertige. J’ai oublié de dormir, parfois. J’ai oublié de me réveiller aussi. Je n’ai pas dit grand-chose. Je me suis dépassée, rarement. Je me suis cherchée un peu partout, souvent n’importe où. J’ai construit des murs immenses autour de moi que j’ai laissé s’écrouler pour un mot, un regard, un geste. J’ai ramassé les débris. J’ai souri dans le vide. J’ai dessiné mes propres frontières pour mieux en sortir. J’ai explosé. Je me suis cassée la gueule. J’ai saisi les mains de ceux qui voulaient bien de moi. Je me suis détestée, oh, combien de fois. J’ai vécu deux ans presque seule à l’autre bout de la France. Je me suis lavée à l’eau salée de l’océan, aux bourrasques de vent, au silence de la toute petite chambre. J’ai pris le train, souvent. J’ai même laissé des bouts de moi sur la route, tu sais. J’ai fait des promesses que je n’ai pas tenues. Je me suis excusée, de tout, d’être moi, aussi. J’ai pleuré des torrents de larmes quand tout semblait filer entre mes doigts. J’ai perdu le contrôle. Je l’ai offert. Je me suis offerte et je me suis reprise, en faisant demi-tour ou en continuant ma route, pour plus loin. J’ai rêvé de savoir hurler, parler, aimer. J’ai écrit et j’ai tout effacé. J’ai décidé de m’aimer un peu. Je suis allée au théâtre, au cinéma, à des concerts. J’ai perdu la tête dans des histoires insensées, je l’ai retrouvée un peu abîmée juste à mes pieds. Je me suis cachée. Je me suis mise à nue. J’ai écouté. J’ai appris. Je me suis égarée dans les nuits, dans les villes, dans les rires. J’ai regardé droit dans les yeux. J’ai eu honte. J’ai eu confiance. J’ai habité des rêves pour en esquisser de nouveaux. J’ai vécu. De travers, en pointillés, entre parenthèses, à l’envers, pas comme il faut, les yeux fermés, sans respirer, à cloche-pied, sans les mains, en roue libre, tout doucement, entre les mots, sous les virgules, j’ai vécu.

Je ne sais pas toujours l’âge que j’ai, mais je sais la multitude de ce qui m’habite. J’ai construit, pas à pas, des montagnes russes que j’ai arpenté avec joie, appréhension, peur, rage, envie, habitude, fierté, désespoir. Toujours, j’ai cru les découvrir pour la première fois. Je ne sais pas toujours l’âge que j’ai, je l’oublie parfois avec plaisir et, de temps en temps, il m’échappe, trop léger pour me rester ou trop lourd pour mes épaules. Mais, après tout, pourquoi compter ? Il n’y a que les instants qui me restent.

 

La Rochelle

Début mars, j’ai laissé mes pas s’égarer à La Rochelle. Je suis partie seule, avec mes pensées en vrac, quelques livres, beaucoup de fatigue et un peu de noir. Je n’ai pas réfléchi longtemps à cette idée : partir seule n’était pas un choix, c’était un besoin. Il m’était nécessaire de me retrouver face à moi-même ailleurs qu’entre les quatre murs de ma chambre, il m’était nécessaire de respirer un air nouveau chargé d’iode, il m’était nécessaire de découvrir, à mon rythme, de petites rues inconnues, d’économiser mes mots et mes regards, de ne faire d’efforts que pour moi. J’avais besoin d’être égoïste.
Alors, début mars, j’ai laissé mes pas s’égarer à La Rochelle.

J’ai aimé La Rochelle. J’ai aimé La Rochelle pour l’Océan qui y danse, presque tendrement. J’ai aimé La Rochelle pour le sourire des inconnus, le soleil sur mon visage offert, l’Aquarium immense presque vide, la danse gracieuse des méduses, le bruit des vagues contre la coque des bateaux, les pavés et les arches. J’ai aimé La Rochelle pour le vent qui envole du haut des tours, qui soulève les vêtements, qui emmêle les cheveux et assèche les lèvres, la petite rue presque silencieuse,  les pâtisseries délicieuses, le si gentil bouquiniste dans sa toute petite boutique, mes pas sous la pluie, la fumée des cigarettes et l’ombre du voisin, à travers ses rideaux clos. J’ai aimé La Rochelle pour son chocolat viennois, ses bains un peu ratés, son marché aux jolis légumes, ses musées et son semblant de vie, ce presque vide qui résonne sur les villes côtières hors-saison – le temps s’y étire tout en langueur.

Si je te raconte tout ça, c’est parce que j’aurais peut-être moins aimé La Rochelle à deux, dans un brouhaha partagé, sans mon propre silence, si grand et si tendre, parfois. L’aurais-je trouvé si belle, si douce, si j’avais du accorder la cadence de ma marche, l’éclat de mon regard,  le rythme de mon souffle à ceux d’un(e) autre ?
Je n’avais jamais, avant, osé partir seule, même pour quelques minuscules jours, dans une ville dont j’ignorais tout. C’était, il me semble, un pas beaucoup trop grand pour l’angoissée que je suis. Il m’a fallu descendre du car pour y croire réellement : je suis là et j’existe. La Rochelle et son Océan m’ont rendue à la vie, un peu moins neuve, un peu plus salée. J’ai pu y reposer mes peurs, y épuiser mon corps, y laver mon âme. J’en garde l’envie, le besoin, que sais-je, de partir, à nouveau, de me dépasser encore, encore un peu.

(Et c’est fou le bien que peuvent nous faire, parfois, ces choses qui nous font si peur.)