V. Qu’est-ce que tu fais ?

ELLE : Qu’est-ce que tu fais ?
LUI : J’essaie.
ELLE : Tu essaies ?
LUI : J’essaie de t’aimer sans me demander qui tu seras demain.
ELLE : La même.
LUI : Connerie.
ELLE : Ce sera moi demain.
LUI : Chaque matin, tu te réveilles différente. J’ouvre les yeux et je découvre une nouvelle femme à mes côtés. Parfois, tu es minuscule, je te perds entre les draps. De temps en temps, tu es immense, le lit tout entier est occupé par tes bras, tes jambes, ta tête, tes cheveux, tu m’écrases, tu m’étouffes, je peine à respirer, même ton simple souffle me tempête. Certains jours je me réveille près d’une enfant de trois ans qui sanglote tout contre moi et je voudrais te détester tant tu m’agaces dès l’aube. Et puis, le lendemain, tu as mille ans et tant d’histoires à me raconter que tu préfères te taire et fixer, dans le vide, des fantômes qui me sont invisibles. Des fantômes qui ne dansent que sous ton regard à toi. Il arrive que tu sois blonde mais, le plus souvent, tu es brune. Tu es voleuse, tu es princesse, tu es funambule, tu es fée, tu es sorcière, tu es impératrice, tu es dompteuse, tu es froide comme le marbre, bouillante comme un feu de joie. Il n’y a que tes yeux qui ne changent pas. C’est pour ça, tu sais, que j’aime tant y poser mes lèves. C’est comme si, chaque matin, j’apprivoisais celle que tu deviens.
ELLE : Tu t’égares dans tes fantasmes.
LUI : Je me perds dans ta multitude.
ELLE : Je ne veux pas t’appartenir.
LUI : La nuit te façonne. Elle te réinvente. Elle peint ses ombres sur ton corps, elle redessine tes contours, elle te donne les couleurs qui lui plaisent. Serais-tu
ELLE : Je suis la fille de la Lune.
LUI : Embrasse-moi.

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I. Qu’est-ce que tu fais ?

LUI : Et maintenant, qu’est-ce que je fais ?
La femme est assise sur une chaise en bois, dans un coin de la grande pièce sombre. Elle ne lève pas les yeux. Elle attend.
LUI : Et maintenant, qu’est-ce que JE fais ?
Elle ne dit rien. Son souffle est régulier, ses lèvres sont closes. L’homme serre les dents. Une veine palpite sur son front blanc.
LUI : Et maintenant
ELLE : qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu peux t’en aller. Tu peux partir et ne pas te retourner. Tu peux aller voir la nuit qui se couche, la Lune immense qui se lève. Tu peux te perdre dans un bar, sous l’éclairage froid d’un lampadaire de la ville, dans un train qui ne sait plus vers quoi il roule. Tu peux retourner toute la chambre pour trouver une cigarette, la dernière cigarette, celle des aubes qui ne pointent plus. Tu peux foutre le feu au lit, embraser les dernières miettes de l’histoire. Tu peux te taire. Tu peux te taire et m’embrasser. D’abord les yeux. Et puis

III. Qu’est-ce que tu fais ?

Intérieur nuit. Fenêtre ouverte, volets fermés. Un lecteur CD posé au sol recrache le son des vagues dans toute la pièce. L’homme et la femme sont allongés sur un matelas à même le sol.

LUI : Qu’est-ce que tu fais ?
ELLE : J’attends.
LUI : Qu’est-ce que tu attends ?
ELLE : La tempête. La tempête va arriver.
LUI : Le vent se lève
ELLE : les nuages dansent
LUI : la Lune se voile
ELLE : l’océan gronde
LUI : et ta peau
ELLE : ma peau
LUI : ta peau nue
ELLE : ma peau de sable
LUI : sous mes doigts
ELLE : tes doigts sont
LUI : comme la pluie
ELLE : délicats. Ils caressent. Ils ruissellent. Ils embrassent.
LUI : Mes doigts sont une rivière
ELLE : sur ma bouche
LUI : ton cou
ELLE : mes seins
LUI : ton ventre
ELLE : mon ventre.
LUI : Et la tempête ?
ELLE : C’est un orage. C’est la foudre qui éclaire les falaises tout autour, c’est la lumière du phare qui tremble un peu.
LUI : Tu trembles ?
ELLE : Un peu.