Mai après moi(s)

En mai, au milieu de la fatigue qui vient danser tout contre ma peau, en mai, il y aura eu : les sourires sous le soleil pour quelques verres en terrasse ; les rayons chauds sur ma nuque nue ; le vent qui souffle trop fort contre les volets ; son épiderme doux contre moi ; des rires qui résonnent dans le salon de B. au milieu des verres, des cartes et de la fumée de nos clopes ; des nuits vivantes, tempétueuses, immenses ; de longues minutes avec la trop lointaine, sa voix qui fait vibrer mon âme ; le concert de CocoRosie, mes éclats pailletés, les vibrations d’un monde entier dans ma poitrine quand j’étais certaine d’être vide, nos folies douces et le sourire tendre de Sierra ; la nouvelle qui rappelle que la vie s’envole parfois sans prévenir ; un message envoyé au dernier moment et resté sans réponse ; beaucoup de sushis ; mon sommeil sale et gris ; les larmes de M. contre mon cœur, sa petite main dans la mienne quand elle baisse enfin les armes ; des réponses ;  du bleu au bout de mes ongles ; des besoins d’ailleurs et beaucoup de pluie ; quelques brins de lassitude, oui ; trois ou quatre très jolies lettres tout au fond de ma boîte aux lettres, des papillons entre les phrases ; Anaïs Desmoutiers sur le très grand écran ; l’homme qui parle des pierres, du cœur, de la tête et du corps ; le hasard et les illusions ; des envies ; le sourire d’O. quand je regarde dans le vague ; l’estomac qui se tord d’angoisse un peu trop souvent ; les feuilles blanches à noircir ; son oreiller sur lequel déposer quelques uns de mes rêves muets, entre les mots que l’on se dit à mi-voix ; les lumières qui se reflètent sur la Garonne noire de nuit depuis le Pont Neuf ; tout l’amour que je ne fais pas ; l’odeur de mes vingt ans qui se dépose à nouveau au bout de mes doigts ; la première nuit qui explose, qui feu-d’artifice, qui feu-follette, et ses traces de brûlures encore sous ma peau ; des allers-retours à la mutuelle ; des mots, beaucoup de mots ; des mouvements en cercles et en vagues ; un peu d’Espoir.

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Certaines nuits, je voudrais m’enflammer contre toi.

Lui et moi, on ne sait pas trop se dire les choses.
On s’oublie et on s’effleure. C’est comme une brûlure sur ma peau, ses mains, alors je ne bouge pas, j’attends. Sa bouche, ce serait le ruisseau, mon silence s’y abreuve. On chuchote parfois et on s’évite, souvent. On étire les instants. Je me tais. Je regarde. Je m’oublie et je renais, pour deux yeux dans le noir. On plante des fleurs dans le désert, pour le plaisir, on ne les arrose pas, jamais. On les regarde mourir, on observe la poussière qui s’entasse. On essaie. On rate la marche, on saute à côté. On sourit. On se laisse porter par le courant, celui de mon souffle dans son souffle. On se tait, on se reconnait. On se sait – un peu. On s’apprivoise, on oublie que ce n’est pas la première fois. On fait des vagues, je rêve d’ailleurs. On s’adoucit, je me tempête, j’orage et je pluie, sous les paupières. Je regrette, on recommence.

C’est un ballet sans notes,
c’est silencieux,
en équilibre,
je tombe.

 

V. Qu’est-ce que tu fais ?

ELLE : Qu’est-ce que tu fais ?
LUI : J’essaie.
ELLE : Tu essaies ?
LUI : J’essaie de t’aimer sans me demander qui tu seras demain.
ELLE : La même.
LUI : Connerie.
ELLE : Ce sera moi demain.
LUI : Chaque matin, tu te réveilles différente. J’ouvre les yeux et je découvre une nouvelle femme à mes côtés. Parfois, tu es minuscule, je te perds entre les draps. De temps en temps, tu es immense, le lit tout entier est occupé par tes bras, tes jambes, ta tête, tes cheveux, tu m’écrases, tu m’étouffes, je peine à respirer, même ton simple souffle me tempête. Certains jours je me réveille près d’une enfant de trois ans qui sanglote tout contre moi et je voudrais te détester tant tu m’agaces dès l’aube. Et puis, le lendemain, tu as mille ans et tant d’histoires à me raconter que tu préfères te taire et fixer, dans le vide, des fantômes qui me sont invisibles. Des fantômes qui ne dansent que sous ton regard à toi. Il arrive que tu sois blonde mais, le plus souvent, tu es brune. Tu es voleuse, tu es princesse, tu es funambule, tu es fée, tu es sorcière, tu es impératrice, tu es dompteuse, tu es froide comme le marbre, bouillante comme un feu de joie. Il n’y a que tes yeux qui ne changent pas. C’est pour ça, tu sais, que j’aime tant y poser mes lèves. C’est comme si, chaque matin, j’apprivoisais celle que tu deviens.
ELLE : Tu t’égares dans tes fantasmes.
LUI : Je me perds dans ta multitude.
ELLE : Je ne veux pas t’appartenir.
LUI : La nuit te façonne. Elle te réinvente. Elle peint ses ombres sur ton corps, elle redessine tes contours, elle te donne les couleurs qui lui plaisent. Serais-tu
ELLE : Je suis la fille de la Lune.
LUI : Embrasse-moi.

Les instants

J’ai vingt-deux ans. Quand je regarde en arrière, je me vois en mille teintes. Les couleurs, comme les instants, sont infinis. Je pourrais en regretter certains, je rêve d’en revivre d’autres. J’en ai oublié beaucoup, sûrement. Je me souviendrais de beaucoup, promis.
J’ai grandi, peut-être. Je suis tombée amoureuse. J’ai dansé, chanté, crié sous la pluie. J’ai détesté le monde entier, moi, mon corps, mes peurs, les autres. J’ai claqué la porte de la maison. J’ai rencontré des âmes merveilleuses. J’ai embrassé des peaux, des sourires, des frissons. J’ai été tempête. Je suis tombée dans mon propre vertige. J’ai oublié de dormir, parfois. J’ai oublié de me réveiller aussi. Je n’ai pas dit grand-chose. Je me suis dépassée, rarement. Je me suis cherchée un peu partout, souvent n’importe où. J’ai construit des murs immenses autour de moi que j’ai laissé s’écrouler pour un mot, un regard, un geste. J’ai ramassé les débris. J’ai souri dans le vide. J’ai dessiné mes propres frontières pour mieux en sortir. J’ai explosé. Je me suis cassée la gueule. J’ai saisi les mains de ceux qui voulaient bien de moi. Je me suis détestée, oh, combien de fois. J’ai vécu deux ans presque seule à l’autre bout de la France. Je me suis lavée à l’eau salée de l’océan, aux bourrasques de vent, au silence de la toute petite chambre. J’ai pris le train, souvent. J’ai même laissé des bouts de moi sur la route, tu sais. J’ai fait des promesses que je n’ai pas tenues. Je me suis excusée, de tout, d’être moi, aussi. J’ai pleuré des torrents de larmes quand tout semblait filer entre mes doigts. J’ai perdu le contrôle. Je l’ai offert. Je me suis offerte et je me suis reprise, en faisant demi-tour ou en continuant ma route, pour plus loin. J’ai rêvé de savoir hurler, parler, aimer. J’ai écrit et j’ai tout effacé. J’ai décidé de m’aimer un peu. Je suis allée au théâtre, au cinéma, à des concerts. J’ai perdu la tête dans des histoires insensées, je l’ai retrouvée un peu abîmée juste à mes pieds. Je me suis cachée. Je me suis mise à nue. J’ai écouté. J’ai appris. Je me suis égarée dans les nuits, dans les villes, dans les rires. J’ai regardé droit dans les yeux. J’ai eu honte. J’ai eu confiance. J’ai habité des rêves pour en esquisser de nouveaux. J’ai vécu. De travers, en pointillés, entre parenthèses, à l’envers, pas comme il faut, les yeux fermés, sans respirer, à cloche-pied, sans les mains, en roue libre, tout doucement, entre les mots, sous les virgules, j’ai vécu.

Je ne sais pas toujours l’âge que j’ai, mais je sais la multitude de ce qui m’habite. J’ai construit, pas à pas, des montagnes russes que j’ai arpenté avec joie, appréhension, peur, rage, envie, habitude, fierté, désespoir. Toujours, j’ai cru les découvrir pour la première fois. Je ne sais pas toujours l’âge que j’ai, je l’oublie parfois avec plaisir et, de temps en temps, il m’échappe, trop léger pour me rester ou trop lourd pour mes épaules. Mais, après tout, pourquoi compter ? Il n’y a que les instants qui me restent.

 

Rature(s), 1

(…) Elle attrapera, au hasard, un vol d’oiseaux sauvages, pour oublier le gris de ses jours, l’obscur de ses nuits, .et le vent fou qui vient se fracasser contre son crâne, faire claquer les portes de ses pensées, l’entêtant vent qui vient gonfler ses tempes, elle s’accrochera aux ailes d’un moineau d’ailleurs, glissera des plumes dans ses boucles brunes et rêvera du grand voyage quand le vertige lui tordra les entrailles, elle chantera au vent les mots qu’elle ne sait dire et titubera presque, ivre de ciel. Et quand ils lui demanderont d’où elle vient, elle fermera les yeux, une seconde et chuchotera, d’ailleurs, sûrement d’ailleurs.

I. Qu’est-ce que tu fais ?

LUI : Et maintenant, qu’est-ce que je fais ?
La femme est assise sur une chaise en bois, dans un coin de la grande pièce sombre. Elle ne lève pas les yeux. Elle attend.
LUI : Et maintenant, qu’est-ce que JE fais ?
Elle ne dit rien. Son souffle est régulier, ses lèvres sont closes. L’homme serre les dents. Une veine palpite sur son front blanc.
LUI : Et maintenant
ELLE : qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu peux t’en aller. Tu peux partir et ne pas te retourner. Tu peux aller voir la nuit qui se couche, la Lune immense qui se lève. Tu peux te perdre dans un bar, sous l’éclairage froid d’un lampadaire de la ville, dans un train qui ne sait plus vers quoi il roule. Tu peux retourner toute la chambre pour trouver une cigarette, la dernière cigarette, celle des aubes qui ne pointent plus. Tu peux foutre le feu au lit, embraser les dernières miettes de l’histoire. Tu peux te taire. Tu peux te taire et m’embrasser. D’abord les yeux. Et puis

À la (trop) lointaine.

Chère toi,

Tu le sais, je n’ai jamais su articuler les mots vrais. Les mots tempête, les mots frissons, les mots vérité grondent dans ma gorge mais ne savent éclore sur mes lèvres. Je chuchote pour le vent – mais le vent sait-il encore danser jusque toi ?
Tu le sais, puisque tu me connais, peut-être même mieux que moi. Tu le sais puisque tu me sais. Mais sais-tu que, dans mon silence, je te pense, je t’écris dans ma tête, sans jamais rien coucher sur le papier (la plume me fait peur, les mots qui traversent un océan sont-ils toujours vrais ?), je t’envoie, parfois, des éclats de lumière, le ciel de Toulouse, l’odeur des matins, la solitude des nuits, un mot qui me plaît, une phrase qui me touche, une étincelle qui me fait penser à toi. Je t’envoie des instants de vie que tu ne peux voir, toucher, sentir. Comment pourrais-je te raconter ?
Tu le sais, peut-être, dans mon mutisme, tu danses, immense et pleine de grâce, et si les semaines qui s’allongent voudraient, parfois, effacer le parfum de ta peau ou la couleur de tes yeux, je garde les souvenirs encrés à mon âme. Nos sursauts de vie, fragments de rire et scintillements de tendresse ne peuvent me quitter. Dans mes soupirs, que tu ne peux attraper, il y a le manque immense de nos regards qui veulent dire tant, de nos errances magnifiques, de nos lueurs de bonheur. Parfois j’aimerais simplement me retrouver près de toi et, je ne sais pas, ne rien dire peut-être, et respirer seulement.
Peu importent les promesses, puisque je ne sais les tenir. Peu importent les promesses, reviens-moi vite, je t’en prie. J’ai hâte, tu sais, de te serrer contre moi à nouveau, de t’écouter tout me raconter et de laisser ton souffle bercer une nouvelle fois mes insomnies.
(Reviens il nous faut aller à la plage en écoutant de la musique très fort, reviens, il y a tant de mots que je voudrais te lire à voix haute dans la nuit, reviens je voudrais photographier ton visage, arpenter le bitume pour se perdre n’importe où, dormir à Lyon et se noyer dans les nuits toulousaines, regarder les derniers Harry Potter, boire du thé et faire les courses, manger des crêpes, commander des diabolos violette au soleil, danser n’importe où, se sourire et puis vivre, créer des montagnes de souvenirs qu’on se racontera encore et encore comme pour les revivre, aller au théâtre, et puis, je t’attends pour regarder Les Ogres, c’est important, ça, non ?)

Tu me manques, plus que je ne saurais le dire, plus que je ne saurais l’écrire,
Je t’aime, plus que je ne saurais le dire, plus que je ne saurais l’écrire,

Clara

 

Et si nous avons pleuré ensemble ce jour de septembre où nous nous sommes quittés c’est qu’on savait que l’infini tendresse, la mémoire et le téléphone mobile sont peu de chose contre la distance, que tout allait changer.

À l’aube, Feu! Chatterton

Les nuages-frissons, 1

Mais voilà que je ne veux pas être réparée. Sauvegardée. Rafistolée pour continuer à avancer. Je ne voudrais pas qu’on colmate ce que je m’acharne à défaire, à découdre. Vois-tu, je travaille à être insauvable, irrécupérable. Aussi fugace, irrattrapable et fragile qu’un moment dans le temps. Pour ne pas offrir de prise, il me faudra rentrer en silence comme on va en résistance. Et à toute interrogation, leur répondre : je ne sais pas, je me demande, je cherche. Je dépose des questions. Je fabrique des doutes.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon

La Rochelle

Début mars, j’ai laissé mes pas s’égarer à La Rochelle. Je suis partie seule, avec mes pensées en vrac, quelques livres, beaucoup de fatigue et un peu de noir. Je n’ai pas réfléchi longtemps à cette idée : partir seule n’était pas un choix, c’était un besoin. Il m’était nécessaire de me retrouver face à moi-même ailleurs qu’entre les quatre murs de ma chambre, il m’était nécessaire de respirer un air nouveau chargé d’iode, il m’était nécessaire de découvrir, à mon rythme, de petites rues inconnues, d’économiser mes mots et mes regards, de ne faire d’efforts que pour moi. J’avais besoin d’être égoïste.
Alors, début mars, j’ai laissé mes pas s’égarer à La Rochelle.

J’ai aimé La Rochelle. J’ai aimé La Rochelle pour l’Océan qui y danse, presque tendrement. J’ai aimé La Rochelle pour le sourire des inconnus, le soleil sur mon visage offert, l’Aquarium immense presque vide, la danse gracieuse des méduses, le bruit des vagues contre la coque des bateaux, les pavés et les arches. J’ai aimé La Rochelle pour le vent qui envole du haut des tours, qui soulève les vêtements, qui emmêle les cheveux et assèche les lèvres, la petite rue presque silencieuse,  les pâtisseries délicieuses, le si gentil bouquiniste dans sa toute petite boutique, mes pas sous la pluie, la fumée des cigarettes et l’ombre du voisin, à travers ses rideaux clos. J’ai aimé La Rochelle pour son chocolat viennois, ses bains un peu ratés, son marché aux jolis légumes, ses musées et son semblant de vie, ce presque vide qui résonne sur les villes côtières hors-saison – le temps s’y étire tout en langueur.

Si je te raconte tout ça, c’est parce que j’aurais peut-être moins aimé La Rochelle à deux, dans un brouhaha partagé, sans mon propre silence, si grand et si tendre, parfois. L’aurais-je trouvé si belle, si douce, si j’avais du accorder la cadence de ma marche, l’éclat de mon regard,  le rythme de mon souffle à ceux d’un(e) autre ?
Je n’avais jamais, avant, osé partir seule, même pour quelques minuscules jours, dans une ville dont j’ignorais tout. C’était, il me semble, un pas beaucoup trop grand pour l’angoissée que je suis. Il m’a fallu descendre du car pour y croire réellement : je suis là et j’existe. La Rochelle et son Océan m’ont rendue à la vie, un peu moins neuve, un peu plus salée. J’ai pu y reposer mes peurs, y épuiser mon corps, y laver mon âme. J’en garde l’envie, le besoin, que sais-je, de partir, à nouveau, de me dépasser encore, encore un peu.

(Et c’est fou le bien que peuvent nous faire, parfois, ces choses qui nous font si peur.)